INTELLIGENCE DES ANIMAUX LES CHIENS SAVANTS

La Science illustrée (Paris) 1896/06/06-1896/11/28.
Source gallica.bnf.fr

Les animaux sont-ils perfectibles? Il n'est guère permis d'en douter, au moins pour certains d'entre eux, en voyant les résultats obtenus par un dressage patient
et habile.
Au premier rang des animaux perfectibles, il faut placer le chien.
Dans l'espèce canine, comme dans l'espèce humaine, on trouve des individus beaucoup mieux doués que les autres, et l'on peut même dire sans trop d'exagération, qu'il existe des chiens de génie.
Les exercices auxquels on voit les chiens dressés se livrer dans les cirques et autres lieux de spectacle sont souvent des plus intéressants, mais à quelle perfection n'atteindraient-ils pas si le dressage était poursuivi méthodiquement sur plusieurs générations de chiens intelligents! En utilisant habilement ces deux facteurs, hérédité et éducation, le résultat semble possible.
L'expérience n'a pas encore été faite; en voyant avec quelle facilité l'homme a, en moins d'un siècle, créé des races différentes de boeufs et de moutons, il
est permis d'espérer — quoique le cerveau soit une matière moins aisément modifiable que les muscles et les os— qu'il pourrait former dans un temps presque aussi court une véritable race de chiens « savants ».
Les exercices auxquels les chiens dressés se livrent en public sont de deux sortes : les uns sont purement intellectuels, les autres sont du domaine de la gymnastique, et l'on voit ces malheureux animaux arriver à faire des tours auxquels leur organisation semblait s'opposer absolument. !-
Nous ne dirons que quelques mots des premiers.
Tout le monde a observé, sur les chiens de son voisinage, des faits montrant une intelligence développée.
Ceux de ces serviteurs à quatre pattes qui vont acheter, chaque matin, le journal, le lait ou le petit pain de leur maître, ne se comptent pas.
L'histoire de Porlhos , le chien garçon  marchand de vin, racontée autrefois par M. Victor Meunier, dans Le Rappel, est aussi bien connue.
On sait que ce chien de talent, qui « avait autant de force dans la tête que son parrain en avait dans les muscles », descendait à la cave sur l'ordre de son maître; il en rapportait, selon les instructions qui lui étaient données, une bouteille de vin blanc, de vin rouge, cachet vert ou rouge, ou encore une bouteille de bière ou bien un siphon d'eau de Sellz, etc. Il se trompait quelquefois, mais rarement, et encore, s'il s'apercevait de son erreur en arrivant au jour, il redescendait de lui-même et la réparait.
Nous avons vu à La Rochelle, chez un restaurateur, un chien qu'on s'était amusé à dresser— assez niaisement, du reste, c'est-à-dire sans aucun profit pour le développement de l'animal, ni pour les besoins du maître — à n'accepter de nourriture que de la main droite. C'était une source de distractions pour les clients de l'établissement, Nous lui avons tendu à plusieurs reprises les deux mains très rapprochées l'une de l'autre, la droite tenant du pain, la gauche un morceau de viande; il prenait le pain et laissait, la viande. Ce n'est pas, d'ailleurs, qu'il méprisât celle-ci, car si on la plaçait dans la main droite, il s'en emparait sans tarder.
Quant aux exercices physiques, parfois très surprenants, accomplis par des chiens, les bateleurs, les « professeurs » de chiens — car ils n'hésitent pas à prendre ce titre —s'ingénient à les varier et, chaque année, on voit apparaître un numéro plus extraordinaire que ceux qui l'ont précédé. Ces temps derniers, la vogue était à la danse serpentine, exécutée par des chiens.
En ce moment, une jeune Ecossaise obtient, de l'autre côté des Vosges, sous le nom de miss Carlini, un grand succès avec ses chiens. Ils sont très forts sur l'arithmétique; ils forment des pyramides très pittoresques; l'un d'eux danse sur la corde; un autre, qui semble désarticulé, fait le « chien caoutchouc »,
et passerait presque, au besoin, dans un bracelet. Mais c'est surtout, un grand lévrier écossais, dressé depuis longtemps aux sauts en largeur et en hauteur, qui fait l'étonnement du public par l'exercice que reproduit notre gravure, d'après une photographie instantanée.
Il s'élève à l m 80 de hauteur, sautant par-dessus un échafaudage de tabourets, au sommet duquel est perché un petit chien dont la parfaite immobilité est amusante, et par-dessus le bras tendu de sa maîtresse.
C'est là un résultat extraordinaire qui nous a semblé digne d'être signalé à nos lecteurs. La Science illustrée a déjà consacré un article (1) au cas plus extraordinaire peut-être encore du célèbre cheval Ontario, qui, portant son cavalier, franchissait une barrière de 2 m 10 de hauteur.