Une interview du français Dominique Moreau Granger, peintre,

passionné de la race qui a travaillé comme garçon de chenil aux côtés de l'éleveuse.
(Articles parus dans les n° 35, 36 et 37 de Presse de Deers)

 

Dans la peau de garçon de chenil au Square

Dom Moreau-Granger est peintre illustrateur et... amateur de deerhounds. A notre demande, il a bien voulu aller fouiller dans sa mémoire et faire remonter des souvenirs vieux d'il y a trente ans pour les lecteurs de Presse de Deers.
Presscote, en bon reporter, nous a rapporté les réponses à ses questions.

 

 

(Interview 1ère partie)

 

Presscote : Bonjour Dom, pouvez vous nous dire comment vous avez connu les deerhounds ?
D M-G : Oh ! par les plus grand des hasards, ce fut une rencontre des plus fortuites, elle remonte à la fin des années 70. A l'époque j'enseignais le dessin dans un lycée du centre de Tours et la journée finie, je retrouvais des amis dans un café. Un jour en regardant dehors, j'ai vu passer tout à coup, au grand trot un grand lévrier hirsute suivi peu après d'un grand bonhomme essoufflé portant chevelure rousse et veste en tweed. C'était incontestable, ces deux là n'en faisaient qu'un et ils venaient d'outre manche. Le bonhomme s'était arrêté, visiblement il cherchait quelque chose. Un peu intrigué, je me suis porté à son secours avec les copains. Le british qui parlait français nous dit que trois jours auparavant en venant aux halles chercher la panse de mouton pour nourrir la meute, son deer avait pris peur devant la veste blanche* du boucher et s'était enfui. Il l'appelait, il l'appelait mais c'était comme si le chien ne l'entendait pas puis il a disparu dans les dédales des ruelles du vieux Tours. Que faire sinon mettre des annonces sur le journal et les radios locales , glisser des affichettes dans les boîtes aux lettres et cela finit par payer : les coups de téléphone affluaient disant que le chien avait été vu ici et là, qu'il avait passé la nuit dans un jardin et que la propriétaire l'en avait chassé au petit matin; elle s'en excusait, si elle avait su... puis d'autres assuraient l'avoir vu traverser La Loire à plusieurs reprises -"en tenant bien sa droite pour ne pas se faire écraser-" bref, il était partout mais ne se laissait pas attraper.

A la fin du troisième jour, il était revenu dans le quartier où il s'était perdu, il tournait en rond comme s'il espérait quelque chose et c'est là que dans une impasse quatre gaulois et un anglais l'entourèrent; reconnaissant enfin la voix de son maître, le Mac Isard - c'était son nom - vint vers lui et se coucha à ses pieds pendant qu'une solide corde lui était passée autour du cou.
De retour au café, le Champagne s'est mis à couler, les gens étaient heureux et chacun y allait de sa petite cuillère pour s'approprier la capture du chien qui lui a eu droit à un grand bol d'eau.


Presscote : Donc tout est bien qui finit bien mais cela ne nous dit pas comment vous avez atterri au Square chez Miss Noble.
D M-G : J'y viens. Je louais à l'époque une ferme où je vivais heureux avec un cheval, divers terriers, des cockers, 3 greyhounds et une wolfhound. Il y avait aussi des chats du dehors qui s'accommodaient des granges. J'avais acheté la wolf car je ne trouvais pas de deerhound disponible mais je l'avais quand même appelée Perth en souvenir de la jolie petite ville d'Ecosse.
Hélas, toutes les bonnes choses ayant une fin, le propriétaire de la ferme voulut reprendre ses bâtiments et je me suis retrouvé dehors, avec ma ménagerie. Ne sachant pas trop que faire et un peu lassé d'enseigner, je pris la décision de caser tout mon monde et d'aller pourquoi pas en Ecosse. Entretemps j'avais rencontré Miss Noble et ses fameux Ardkinglas Deerhounds à Cruft's en 1980 et lui avais retenu une chienne. Elle m'avait dit qu'il y aurait deux ans d'attente. Les deux années s'étaient écoulées, j'allais enfin avoir ma petite deer mais hélas, je n'avais plus de maison pour la loger. Je l'ai donc décommandée mais comme je savais que Miss Noble cherchait des stagiaires pour l'aider dans son travail, je lui proposai de me prendre pour six mois. Ce à quoi elle a répondu : " Non, si au bout d'une semaine ça ne va pas, vous retournez chez vous; et couvrez vous bien, jeune homme, je n'ai pas de chauffage."
La semaine s'est transformée en deux ans payée 6 £ livres par semaine; quand on pense que dans ces temps là un paquet de cigarettes coûtait déjà 1£...

Les chiots et les jeunes recevaient 2 repas par jour. Les adultes, 1 seul repas.
Le travail commençait vers 10 heures du matin on ne se levait pas tôt chez Miss Noble. Une fois que tous les chiens, les poules et les chevaux -Miss Noble élevait également des chevaux de race Hackney pour l'attelage - étaient soignés, nous pouvions songer à prendre le petit déjeuner qui en fait était un brunch.
Je me souviens que l'hiver nous mangions du porridge, l'avoine était trempée la veille dans de l'eau et cuite le lendemain avec du sel. Miss Noble faisait des scones absolument délicieux avec de la farine complète, elle ajoutait de la cream of tartar ( remplace la levure mais ce n'est pas chimique) et du lait. Elle les formait en petits tas qui cuisaient sur une tôle sur la cuisinière.
Je me régalais aussi des moules fraichement sorties du Loch Fyne tout proche, c'était bon.
Après, on faisait la vaisselle du diner de la veille et du petit déjeuner. La vaisselle était faite 1 fois par jour.
Ensuite Miss Noble se reposait dans son fauteuil au coin du feu en écoutant Radio 4 (un peu la réplique de notre France Culture mais en plus accessible).
Je faisais le nettoyage d'un chenil et vers 15 heures, on ressortait promener les chiens pendant une heure-. Miss Noble, en profitait pour aller poster son courrier au village, à vélo avec 3 chiens minimum dont les laisses étaient attachées au guidon en priant tous les saints de la terre pour ne pas rencontrer chat ou lapin; sinon, c'était le vol plané assuré !

Lors des balades de l'après-midi, chacun partait de son côté et il fallait revenir de préférence avec une branche de 3 à 4 mètres de longueur pour le feu. C'était ça ou se cailler !
Après la balade du soir, je ramassais les crottes des 24 heures dans les enclos.

 

  

Presscote : Et si vous nous disiez ce que vous faisiez pour 6 £ par semaine ?
D M-G : Ma charge consistait à m'occuper des chiens, répartis en 4 chenils avec leurs enclos. Il y a en avait un pour les chiens adultes à raison de 5 à 6 chiens par chenil Un autre pour les vieux dans les écuries; un pour les chiots, , un box à chevaux pour les mises bas et une stalle pour la chienne préférée de l'époque, la belle ZuleïKa. Les chiots étaient couchés sur des sacs en jute empilés que l'on lavait chaque semaine.
Je sortais les adultes deux fois par jour en laisse et je les lâchais un par un. Quand il n'y avait pas de moutons en vue, on pouvait se permettre de lâcher les chiens tous ensemble. La balade du matin ne dépassait pas 20 minutes. Ensuite, je nourrissais les chiots, la nourriture arrivait par caisses, il y avait des oreilles, des pattes, des têtes poilues, des fémurs énormes qu'il fallait scier pour en extraire la moelle. Le tout était mis dans un chaudron électrique et cuisait pendant des heures.

Les chiots mangeaient une tête cuite sans poils + des biscuits spéciaux + des oeufs entiers avec la coquille + de la moelle mélangée à du miel et de l'eau. Le miel arrivait par seaux de 10 kgs.

Vers 18 heures je servais la soupe aux chiens, cela prenait 1 heure. Il y avait une grande gamelle par chenil contenant des biscuits trempés le matin dans le bouillon, des morceaux de viande, des lambeaux de peau avec des poils.
L'après-midi, aussi était occupée au brossage des chiens; tous les chiens étaient brossés 1 fois par semaine.
Pendant que Miss Noble préparait le diner, je baladais encore des chiens; l'heure du diner était très variable et dépendait des coups de fils passés ou reçus dans la journée.

Je peux dire qu'elle passait des heures au téléphone-. En tout cas nous n'étions jamais à table avant 21 heures.
Tous les soirs, j'avais droit au petit verre de sherry ou de whisky avec des petits biscuits au fromage. Le verre était un tumbler en argent, l'intérieur en vermeil. Miss Noble les avait gagnés au Dublin Horse Show en Irlande, lorsqu'elle menait à 4 (4 in hands) pour Bertram Mills. La soirée se passait impérativement à jouer au Back Gammon puis on fabriquait des laisses en corde qui seraient vendues au profit du Deerhound Club.

 

 

 

 

(Interview 2e partie)

Presscote : Cher Dom, merci de nous recevoir, l'avant veille de votre départ. Je vois que le tourangeau que vous êtes n'a pas oublié le fromage de chèvre ! J'espère que vous l'avez choisi cendré pour qu'il tienne le coup !
D M-G : Oui, oui, je ne sais pas très bien où j'en suis, tout se bouscule dans ma tête, le présent, le futur et le passé qu'il faut faire ressurgir. Bon, ce sera à bâtons rompus et comme ça vient. Où en étions nous ?


Presscote : A la fin du diner et à l'obligation de jouer au Back Gammon.
D M-G : Eh ! bien, continuons avec le diner; Miss Noble aimait faire la cuisine et comme nous étions en Ecosse, nous mangions
beaucoup de gibier. La chasse durait toute l'année et le garde-chasse de la propriété apportait cerf, chevreuil, faisan, tétras etc.
Sur près de 5000 hectares, il y avait toujours quelque chose à chasser. Nous mangions d'abord la viande rôtie - il y avait interdiction totale de grignoter les os avec les doigts - puis le lendemain, Miss Noble préparait une soupe avec tous les restes, et ajoutait des légumes du potager : carottes, choux, poireaux, rutabagas et pommes de terre ("snips and tatties" comme les appellent les écossais) céleri, oignons, des grains d'orge ou des lentilles oranges qu'elle achetait par paquets. Une fois la soupe mangée, les os de volaille étaient jetés aux poules et les os de cerf allaient aux chiens. On ne gaspillait pas chez Miss Noble.

Je me rappelle d'une année où, après les fêtes de Noël, Miss Noble avait fait la tournée de son village en quête des restes qui pourraient convenir à ses chiens. Autre rituel au Square, Miss Noble se changeait tous les soirs avant le diner et mettait une jupe longue au tartan du clan Campbell. Elle estimait que puisqu'elle vivait sur l'ancien domaine du Duc d'Argyll elle se devait d'en porter le tartan. Son grand père avait acquis le rendez-vous de chasse et c'est son père Sir John Noble qui a demandé à Robert Lorimer, l'architecte à la mode en ce début du XXème siècle, de lui construire une grande bâtisse, l'actuelle Ardkinglas House.


Presscote : Vous êtes donc resté deux ans à faire le garçon de chenil et ensuite vous êtes revenu en France?

D M-G: Oh! que non, je suis resté en Ecosse 9 ans.

 

Presscote: Mais alors pourquoi partir de chez Miss Noble?

D M-G : Simplement parce que je voulais être indépendant et avoir le temps de travailler ma peinture mais chaque fois qu'il y avait un coup de chauffe, je retournais au Square m'occuper des chiens notamment lorsqu'elle s'absentait pour juger à l'étranger. Elle a jugé en Australie, en France, en Autriche, en Hollande aux Etats Unis etc. La dernière fois qu'elle a jugé aux Etats Unis, elle est revenue très déçue car les américains n'avaient rien compris au jeu de mot qu'elle s'était épinglé sur sa robe longue ... Je m'explique : Miss Noble avait été invitée à juger laNationale d'Elevage du Scottish Deerhound Club of America; un diner de gala allait couronner le tout et la consigne était de porter un déguisement drôle; or personne n'avait prévenu Miss Noble qui n'avait que sa robe au plus pressé, l'idée lui vint d'épingler sur sa robe des bouts de lettres écrites en français donc des "French Letters" sauf que ces french letters signifient aussi "capotes anglaises". Elle s'attendait à quelques commentaires, à voir les gens rigoler mais ce fut un flop, les américains appellent les capotes "Rubbers" et personne ne s'attarda sur ces bouts de papier.

 

Presscote: En tout cas, c'est sûr qu'à plus de 75 ans, la dame aimait encore rire !

D M-G : Quand j'ai quitté le Square, je me suis installé sur la côte est de l'Ecosse dans une vieille maison de pays, mais il y faisait si froid, surtout pour peindre que Miss Noble décida de me tricoter une paire de mitaines pour que j'arrive à tenir mes pinceaux. Miss Noble était une grande tricoteuse, elle confectionnait ses fameux bonnets à oreilles, des mitaines, des gants, des chaussettes hautes, des enveloppes pour bouillotes, une occupation de pays froid, et aussi les colliers rouge et blanc pour le coursing qui siéent si bien aux deerhounds.

En 1986, le Deerhound Club a fêté le centenaire de sa création dans la petite ville écossaise de Pitlochry; les activités de toute sorte allaient bon train et j'en ai profité pour amener quelques toiles représentant des deerhounds dans des paysages  vallonnés de l'Ecosse. A ma grande surprise, je les ai vendues à des américains, je crois que Miss Noble y a été pour quelque chose. Miss Noble aimait être entourée de gens, surtout de gens à chiens, elle raffolait des soirées de coursing avec danses à l'appui; le club des deerhounds qu'elle a présidé pendant des années lui tenait également très à coeur. Sa vie tournait autour des chiens et quand elle était plus jeune, des chevaux d'attelage.
Une de ses meilleures amies était Miss Hartley qui élevait des deerhounds en Angleterre sous l'affixe Rotherwood; elles se téléphonaient tous les soirs, se prêtaient des chiennes pour des saillies et lorsqu'à la mort de son frère, Miss Noble opta pour aller vivre dans le cottage attenant aux communs où se trouvaient les chiens, c'est Miss Hartley qui lui envoya tout le contenu de la maison de son frère décédé L.P. Hartley, l'auteur du "Go Between" (Le Messager, en français). C'est ainsi qu'au Square nous mangions dans la vaisselle et l'argenterie du célèbre frère.

 

Presscote : Pour conclure, comment cerneriez-vous la personnalité de Miss Noble ?
D M-0: Je dirai que Miss Noble était née vingt ans trop tard car toute sa vie elle a vécu avec les valeurs d'avant la Grande Guerre.
Par exemple quand dans les années 1980, j'essayais de lui expliquer que personne n'allait nulle part avec 6 livres par semaine, elle me rétorquait: " De quoi, vous plaignez vous Dom, le majordome de mon père touchait 25 livres par an".
A côté de çà, elle n'était pas choquée de me payer une chambre à 150 livres la nuit dans un grand hôtel lorsqu'à la dernière minute, elle me demandait de lui apporter d'autres chiens pour un coursing et qu'il n'y avait plus de place dans le bed and breakfast où elle s'entassait avec des gens à chiens; et quand je lui proposais de faire un échange de chambre avec moi, elle refusait catégoriquement.
Miss Noble était très attachée à sa famille surtout à ses neveux, nièces et petits neveux. A ce sujet, je me rappelle que pour permettre à Sarah, l'aînée de ses nièces de se construire une maison moderne à la lisière d'Ardkinglas, elle a tout simplement vendu ses pendants d'émeraudes qui lui venaient de sa mère. Une fois la maison terminée, nous fumes invités à dîner chez la nièce.
C'était sa façon de vivre à elle, déconnectée des réalités mais avec une ouverture d'esprit incroyable et des pensées toujours positives. Elle était persuadée que si quelque chose allait mal, elle ne pouvait que s'améliorer et qu'à tout malheur, bonheur est bon.
La dernière fois que je l'ai vue, c'était en 1991 à l'occasion de son 80ème anniversaire; je crois même que j'ai dormi chez elle. Le village entier et les invités étaient réunis dans "l'assembly room" de Cairndow pour la fêter en grande joie avec de la musique, des danses écossaises et autres.

Miss Noble en robe longue, couverte de bijoux en pierres semi-précieuses -les "old · " (vieilles filles) n'ont pas le droit aux pierres précieuses, how old fashioned and discriminatory ! - a dansé toute la nuit la : " Square Danse", le "Wipping the Willow", le " Tea Pot ", des valses dont une créée en son honneur et comme toujours en Ecosse la fête finit avec " The Auld Lang Syne "

(en français : "Ce n'est qu'un au revoir") du poète écossais Robbie Burns.


Presscote : Puisque vous parlez de vieilles filles, comment se fait-il qu'elle ne se soit jamais mariée car elle était belle fille dans sa jeunesse -son portait dans la salle à manger d'Ardkinglas l'atteste - ?

D M-G : Oh ! Elle était trop indépendante pour s'embarrasser d'un mari mais, elle a eu de nombreux prétendants. Quand on pense que dans sa jeunesse elle conduisait déjà une moto ...

 

Presscote : Donc, content de votre expérience écossaise ?

D M-G : Oui, j'ai bien aimé me retrouver là bas; c'était très formateur pour un jeune de trente ans.

 

Propos recueillis par Mme Vinen.